Le Petit Rustre

Printemps 2003
#29


Sommaire

Prime Bombing
par André Deschamps

Mais qui donc était Abraham?
par Paul Picard

Mille mercis, Président Bush
par Paul Coelho

 


L'exode des talents

Le Rustre - 25 mars - On fait grand état au Canada du phénomène de l'exode des cerveaux chez nos voisins étatsuniens capables d'offrir des salaires plus avantageux à nos médecins, ingénieurs, programmeurs, etc. Mais on parle très peu de l'exode des talents.

En ce moment j'écoute une chanson de Jean-Jacques Goldman, magnifiquement interprétée par Céline Dion. Ce soir même, Céline commence son périble de plusieurs années à Las Végas dans une salle spécialement construite pour elle. Jusqu'en 2006 il nous faudra faire notre deuil d'entendre notre diva en français et encore moins chez nous.

Dans son sillage Céline a entraîné son chef d'orchestre, Mégot alias Claude Lemay ainsi que de nombreux artistes québécois. Tout ce beau monde logera donc à quelques portes de l'équipe du Cirque du soleil qui présente le spectacle O en permanence dans la capitale des gobes-sous.

Je me réjouis de voir nos artistes percer ainsi et de recevoir un revenu à la mesure de leur talent. Mais quelque part, je me sens un peu comme les gens des villages chagrinés de voir leurs jeunes converger vers les grandes villes afin de pouvoir gagner leur vie. Les rues semblent toujours un peu plus désertes après chaque départ.


"Prime bombing time"

André Deschamps - Ce n'est pas un animateur de CNN ou de Fox qui dit ça c'est une présentratrice de Newsworld, le canal nouvelles 24 hres de la CBC, en parlant de la tombée de la nuit en Irak, apparemment la période de choix pour les frappes aériennes américaines.

Entre les annonces de dessert ou de verres de contact, la CBC nous présente de minute en minute, dans la plus totale confusion, les derniers détails d'une guerre en direct ou presques toutes les sources des journalistes ont intérêt à mentir, entrecoupés des commentaires de toute une salade d'experts dont le verbiage remplit les temps morts.

Les pires (télé américaines ou irakiennes) nous servent la propagande du côté qui les contrôlent. RDI ou d'autres services de nouvelles, plus " objectifs" nous servent la propagande des deux côtés en continu.

Ce n'est pas que l'analyse et le contexte soient complètement absents des journaux ou même de la télé, surtout à l'extérieur des É.-U. Mais ils sont noyés dans un fatras de non-information et de désinformation qui rend le décodage difficile.

On remarque la même superficialité dans la couverture tant de ceux qui appuient la guerre que de ceux qui la dénoncent. La France, vilipendée au États-Unis, est présentée ailleurs sous un jour quasi-angélique de défenseresse de la paix, mais on parle peu des nombreux abus de Total Fina Elf en Birmanie.

Que ceci soit une question de pétrole, qui peut en douter? L'entourage du président Bush est issu de l'industrie pétrolière. On s'inquièteà la télé: contrôle des ports et terminaux, crainte de sabotage des puits qui pourraient affecter la production une fois les américains en contrôle.

L'hypocrisie des discours officiels est telle qu'on est abasourdi de voir tant de journalistes nous repasser presque sans ciller les mensonges de Bush et de Saddam.

Bush conspue les Iraquiens d'avoir montré des prisonniers de guerre américains à la télé, alors qu'à peine une journée plus tôt, toutes les chaînes américaines s'étaient délecté de montrer de longues files de
prisonniers iraquiens.

"Nous allons élminer Saddam Hussein, ce dictateur meurtrier", dit en substance le président mégalomane dont le pays ne s'est pas gêné pour encourager les dictatures partout dans le monde quand ça faisait son affaire.

"Il faut faire front contre George Bush, ce président mégalomane", a répondu le dictafeur meurtrier qui aurait fait assassiner plus de 100,000 concitoyens dans sa route sanglante vers le pouvoir et a tenté d'éradiquer sa minorité kurde aux armes chimiques.

Disons-le: on s'est beaucoup plus attaché à présenter le conflit, des deux côtés, comme une guerre sainte, bien plus qu'on a tenté d'en présenter les enjeux politiques et commerciaux. On sème ainsi les graines de la prochaine génération de terroristes et de fondamentalistes, des deux côtés du conflit.

Il est difficile de voir comment les américains vont pouvoir créer une démocratie saine dans un pays comme l'Irak. Je les vois plutôt en train de traiter avec quelques généraux qui seront à même de guarantir le calme et les livraisons de pétrole.

En attendant, la piétaille des deux côtés continuera de chanter "Dieu est avec nous" sur fond de flammes et de fer, comme elle l'a toujours fait.


Mais qui donc était Abraham ?[ Début ]

Paul Picard - Abraham, plusieurs religions remontent dans leur histoire jusqu’à cet homme. Dernièrement il y a eu une grande fête religieuse musulmane basée sur les actions de cet homme.

Qui fut Abraham? Il fut tout simplement un père de famille qui voulut sacrifier (immoler) son fils. Pourquoi? Dieu lui a demandé de le faire.

Avons-nous plusieurs Abraham de nos jours? Comment seraient-ils accueillis par les autorités locales? Mais monsieur l’agent, Dieu m’a tout simplement ordonné d’immoler mon fils comme témoignage de ma dévotion inconditionnelle.

Mais ce détail parmi tant d’autres du genre dans l’exégèse de nos religions ne fait que mettre en évidence un autre phénomène courrant dans la vie de tous les jours : le vrai mérite n’est pas crédité à la bonne personne.

Abraham est celui qui a parlé avec Dieu. Lui sait ce qu’il a vécu et lui connaît la véracité de cette expérience pour lui. Même si la requête le surprend et dépasse sa compréhension, il connaît la commande et son auteur. Il n’a aucun doute la dessus. Mais l’on dit que son fils a coopéré pour aider son père à mettre en place sa propre immolation. Lui n’a jamais parlé avec Dieu. Tout ce qu’il sait c’est ce que son père lui raconte. La foi du fils fait pâlir en comparaison celle du père. Mais pourtant l’on ne parle que celle d’Abraham.

Il en est de même avec Marie et Joseph…


Mille mercis, président Bush

Paulo Coelho - Merci à vous, grand dirigeant. Merci, George W. Bush. Merci de montrer à tous le danger que représente Saddam Hussein. Nombre d'entre nous avaient peut-être oublié qu'il avait utilisé des
armes chimiques contre son peuple, contre les Kurdes, contre les Iraniens. Hussein est un dictateur sanguinaire, l'une des expressions les plus manifestes du Mal aujourd'hui.

Mais j'ai d'autres raisons de vous remercier. Au cours des deux premiers mois de l'année 2003, vous avez su montrer au monde beaucoup de choses importantes, et pour cela vous méritez ma reconnaissance.
Ainsi, me rappelant un poème que j'ai appris enfant, je veux vous dire merci.

Merci de montrer à tous que le peuple turc et son Parlement ne se vendent pas,
même pour 26 milliards de dollars.

Merci de révéler au monde le gigantesque abîme qui existe entre les décisions des gouvernants et les désirs du peuple. De faire apparaître clairement que José Maria Aznar comme Tony Blair n'ont
aucun respect pour les voix qui les ont élus et n'en tiennent aucun compte. Aznar est capable d'ignorer que 90 % des Espagnols sont opposés à la guerre, et Blair ne fait aucun cas de la plus grande manifestation publique de ces trente dernières années en Angleterre.

Merci, car votre persévérance a forcé Tony Blair à se rendre au Parlement britannique avec un dossier truqué, rédigé par un étudiant il y a dix ans, et à le présenter comme "des preuves irréfutables recueillies par les services secrets britanniques".

Merci d'avoir fait en sorte que Colin Powell s'expose au ridicule en présentant au Conseil de sécurité de l'ONU des photos qui, une semaine plus tard, ont été publiquement contestées par Hans Blix, l'inspecteur responsable du désarmement de l'Irak.

Merci, car votre position a valu au ministre français des affaires étrangères Dominique de Villepin, prononçant son discours contre la guerre, l'honneur d'être applaudi en séance plénière - ce qui, à ma connaissance, n'était arrivé qu'une fois dans l'histoire des Nations unies, à l'occasion d'un discours de
Nelson Mandela.

Merci, car grâce à vos efforts en faveur de la guerre, pour la première fois, les nations arabes - en général divisées - ont unanimement condamné une invasion, lors de la rencontre du Caire, la dernière semaine de février.

Merci, car grâce à votre rhétorique affirmant que "l'ONU avait une chance de démontrer son importance", même les pays les plus réfractaires ont fini par prendre position contre une attaque de l'Irak.

Merci pour votre politique extérieure qui a conduit le ministre britannique des affaires étrangères, Jack Straw, à déclarer en plein XXIe siècle qu'"une guerre peut avoir des justifications morales" - et à perdre ainsi toute sa crédibilité.

Merci d'essayer de diviser une Europe qui lutte pour son unification ; cet avertissement ne sera pas ignoré.

Merci d'avoir réussi ce que peu de gens ont réussi en un siècle : rassembler des millions de personnes, sur tous les continents, qui se battent pour la même idée - bien que cette idée soit opposée à la vôtre.

Merci de nous faire de nouveau sentir que nos paroles, même si elles ne sont pas entendues, sont au moins prononcées. Cela nous donnera davantage de force dans l'avenir.

Merci de nous ignorer, de marginaliser tous ceux qui ont pris position contre votre décision, car l'avenir de la Terre appartient aux exclus.

Merci parce que, sans vous, nous n'aurions pas connu notre capacité de mobilisation. Peut-être ne servira-t-elle à rien aujourd'hui, mais elle sera certainement utile plus tard. À présent que les tambours de la guerre semblent résonner de manière irréversible, je veux faire miens les mots qu'un roi européen adressa autrefois à un envahisseur : "Que pour vous la matinée soit belle, que le soleil brille
sur les armures de vos soldats - car cet après-midi je vous mettrai en déroute."

Merci de nous permettre à tous, armée d'anonymes qui nous promenons dans les rues pour tenter d'arrêter un processus désormais en marche, de découvrir ce qu'est la sensation d'impuissance, d'apprendre à l'affronter et à la transformer. Donc, profitez de votre matinée, et de ce qu'elle peut encore vous apporter de gloire.

Merci, car vous ne nous avez pas écoutés, et ne nous avez pas pris au sérieux. Sachez bien que nous, nous vous écoutons et que nous n'oublierons pas vos propos.

Merci, grand dirigeant George W. Bush. Merci beaucoup.

Paulo Coelho est écrivain.
Traduit du portugais (Brésil) par Françoise Marchand Sauvagnargues
© Paulo Coelho
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 18.03.03 du Monde Diplomatique