Le Petit Rustre

Mercredi 17 mars 1999
Volume 2# 3-
  Gratuit

Le printemps...

Dans mon coin de pays (l'Outaouais québécois), le printemps a fait une brève apparition. La vitesse à laquelle les trottoirs ont enfin réapparu m'a fait penser qu' il va falloir bientôt installer la pompe dans le sous-sol du chalet pour vider toute cette eau de fonte qui descend de la colline.

Mes parents avaient acheté cette petite propriété au bord du lac Pike alors que j'avais deux ans. C'est le seul lien concret qui susbsiste de mon enfance. Cette année sera peut-être la dernière où on va s'y affairer avec les préparatifs saisonniers. Le mot d'ordre est lancé dans la famille "il va falloir vendre". Mon père est maintenant trop âgé pour s'y rendre et ma mère redoute de s'y retrouver seule avec ce vieillard qui fut autrefois son courtisan.

Dès l'automne dernier, je savais qu'une époque tirait à sa fin. Pour la première fois, faute d'entretien, le jardin de mon père n'a pas produit de concombres. C'était aussi la première année qu'il ratait son pain. D'habitude on se ruait sur ces miches chaudes que l'on recouvrait généreusement de beurre. Je revois les pains à peine entammés refroidissant abandonnés sur le comptoir, inmangeables et mon père dans sa chaise, fouillant sa mémoire vacillante pour voir où il s'était trompé. L'âge avait fait son oeuvre !

Ce chalet m'a servi de refuge à tant de reprises. Il a hébergé mon enfance, mes aventures de passages et mes folles histoires d'amour tout comme les moments de solitude où il me fallait le concert silencieux de la forêt et de ses oiseaux pour faire la paix dans mon coeur.

C'est difficile de lâcher prise sur un passé qui nous nourrit et nous retient à la fois. Dans le grenier du chalet, il y a mon vieux train électrique qui y dort tranquille à côté d'un tourne disque que j'avais reçu à l'âge de trois ans. Il faudra vider tout ça et sabrer impitoyablement dans les souvenirs.

En ce moment, ma compagne et moi cherchons une maison de campagne où ce sera à notre tour de nourrir le jardin jusqu'au jour où les enfants constateront que nous sommes devenus trop vieux pour nous en occuper et qu'ils videront les pièces des souvenirs de leur enfance.

Sommaire


Visite d'un ami

Hier j'ai reçu la visite d'un ami de la Saskatchewan que je n'avais pas vu depuis deux ans et demi. Il était de passage à Hull pour une connerie du gouvernement fédéral autour de la francophonie (un spectacle où on remplit la scène avec des artistes francophones de partout au pays pour leur faire chanter la chanson de Michel Rivard "La langue de ma vie").

C'est difficile d'effacer deux ans de quasi-silence en quelques heures. On a discuté pendant un bon moment, mais ce n'est qu'au bout de la soirée qu'on a pu enfin commencer à se parler. Dans la voiture devant son hôtel, où je venais le déposer, il m'a raconté une expérience troublante qu'il a vécu dernièrement.

Alors qu'il avait seize ans, il avait eu une petite fille avec une adolescente de son âge. Il me décrivait l'état d'hébétement dans lequel, deux jours après l'accouchement, ils ont remis le bébé aux nouveaux parents. Il se souvient à peine de la scène tellement l'expérience l'avait sonné.

Il avait renoué contact avec sa fille et il y a quelques mois il a reçu un téléphone d'elle lui annonçant la mort de sa mère biologique. Elle est morte le jour de ses 31 ans dans un accident de voiture au terme d'une folle virée dans les rues de Toronto.

"Mon passé est revenu comme un élastique qu'on aurait laissé s'étirer pendant années pour le relâcher soudainement", qu'il m'a dit. Les plus belles histoires d'amour étant celles qu'on n'a jamais pu vivre jusqu'au bout, il a toujours gardé une place particulière dans ses souvenirs pour cette femme. Lors des funérailles, il a appris que de son côté, elle aussi avait caressé des rêves d'une vie de famille avec lui et leur fille. Mais aucun d'entre eux n'en avait parlé à l'autre.

Heureusement, sa compagne de vie est une femme merveilleuse qui a su l'épauler et se montrer compréhensive dans cette épreuve. On dit souvent que la vie est comme une route avec ses intersections multiples qui nous confrontent à de nombreux choix. Mais cette analogie comporte une faille majeure : la vie ne nous permet pas de faire demi-tour.

Les nouvelles de la semaine

L'anglais régresse sur Internet !

Le Comité d'action pour le français dans l'informatique (CAFI) a organisé à Montréal une table ronde sous le thème «Informatique et français: un mariage contre nature?». Il paraîtrait, d'après les discussions qui s'y sont tenues que d'ici l'an 2002 l'anglais n'occupera plus que le tiers du cyber-espace.

D'ailleurs, Microsoft Windows est maintenant disponible en 70 langues. D'ici deux ans on prévoit dépenser, aux États-Unis, 17 milliards de $ pour la traduction de sites Web.

Il faut souligner la vigilance continue du Québec dans ce domaine. Qu'on se souvienne que, suite au retard de trois mois de la sortie de la version française de Windows 95 sur la version anglaise, la ministre Louise Beaudoin avait rencontré des représentants de Microsoft pour leur tirer les oreilles. Ils ont promis que cela ne se reproduirait plus.

Les absurdités de la semaine

Dans le cadre de la Journée internationale contre la brutalité policière, des manifestants ont brisé le pare-brise d'une auto-patrouille. Ben oui... C'est à coup de bâtons qu'on va convaincre les gens de devenir pacifistes...

La porno au service de la culture

Serait-il possible que l'on puisse utiliser l'industrie de la porno pour nourrir la culture? Il semble que oui si on se fie à l'exemple qui suit. En 1972, un certain Mr. Lantos a rencontré Mr. Znaimer, le directeur de la nouvelle chaîne de télévision torontoise CITY-TV, qui voulait diffuser des films érotiques en fin de soirée. Il lui a dit qu'il détenait les droits sur les films du New York Erotic Film Festival. Mr. Znaimer lui a fait un chèque. Utilisant ce chèque, il s'est rendu à New York pour acheter les droits du film qu'il venait de vendre.

Cette transaction a été le point de départ de la création Alliance Film, la plus grosse compagnie de production cinématographique canadienne qui a produit entre autres De beaux lendemains (The Sweet Hereafter).

Quelques chiffres : les films pornos représentent 18% des quelque deux milliards dépensés au Canada sur le marché de la vidéo (environ 350 millions). L'industrie du cinéma canadien n'occupe que deux pour cent des écrans canadiens et les films d'Hollywood 95%.


Citation du jour
Celui qui aura recours à un poison pour penser ne pourra bientôt plus penser sans poison.
Baudelaire, Les paradis artificiels