Le Petit Rustre

Mercredi 10 février 1999
Volume 2# 2-
  Gratuit

Mon père est à l'hôpital

Mon père est à l'hôpital depuis presque deux semaines. Malgré ses 85 ans, il en sortira. Une question de globules trop faibles, de rein infecté et surtout une grande fatigue. Sa tête n'arrive plus à garder les morceaux en place et les jours de fièvres il a fallu lui rappeler qu'il n'était pas dans un restaurant à Ste-Rose-de-Lima mais bien dans un hôpital à Hull.

Ma mère m'avait téléphoné à deux heures du matin pour me dire que mon père s'était endormi sur le rebord du bain incapable de se relever des toilettes. On croyait à une grippe qui l'affaiblissait, mais après l'avoir ramassé sur le tapis une autre fois on l'a expédié à l'hôpital. On s'est alors demandé s'il s'agissait du début de la fin ou simplement de la générale avant la vraie représentation de la scène finale de mon père.

Finalement l'inévitable est remis à plus tard.

Je regardais sa tête sur le coton épais de l'oreiller et sa main frottant les trois ou quatre cheveux qui lui restent comme camouflage et j'ai pensé que je n'ai jamais connu son front garni. Enfant, je lui avais dit qu'il pouvait cacher un peu plus de son crâne en rabattant ses cheveux du côté. Il a illico changé sa coiffure.

Lundi je l'ai installé dans sa chaise pour qu'il se rase. Je me suis assis sur le lit et l'ai observé, fasciné. C'était la première fois que je voyais mon père se faire la barbe. Je ne me souviens pas d'avoir été témoin de ce rituel quand j'étais enfant. Sans doute qu'il verrouillait la porte de la salle de bain pour ce cérémonial. Chacune de ses grimaces pour tendre la peau sous le rasoir me faisait sourire.

Je n'ai pu m'empêcher de me voir dans ce vieillard dans son lit, échiné par la vie au regard livide parfois balayé par des éclairs de lucidité. Que pense-t-on quand à l'heure des bilans on n'a plus le loisir de dire « à partir de maintenant »? « Plus tard » peut devenir tellement aléatoire.

Lors d'une visite, ma soeur a entendu le voisin de chambre dire à sa femme que le vieux d'à côté était sénile. Ça m'a choqué. Je me suis dit qu'il y avait la fièvre qui rendait sa tête encore plus confuse que d'habitude. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence que j'utiliserais sans doute le même terme pour décrire un étranger à qui on doit tout répéter constamment.

Quand je suis allé à l'hôpital aujourd'hui il manquait un bout de jambe à son voisin de chambre. Ce matin à la radio il y avait un reportage sur un nouveau médicament permettant aux diabétiques de guérir les ulcères qui finissent par avoir raison de leurs jambes. J'espère que le pauvre type n'a pas écouté la radio aujourd'hui.

Dans quelques jours mon père sortira de l'hôpital. Son corps ira mieux, mais il n'est plus qu'une partie de lui-même. C'est difficile de savoir avec les hommes de cette génération. Ils ont si peu parlé tout au long de leur vie qu'on ne sait à partir de quel moment ils se taisent parce qu'il n'y a plus d'idées qui circulent dans leur tête.

 

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L'angoisse de devenir Yuppie

L'angoisse de devenir Yuppie Il a fallu que j'aie 40 ans avant de faire ce que bien des personnes font très tôt dans la vie : J'ai acheté une voiture neuve (enfin, presque neuve, mais pour moi c'est du neuf !). Jusqu'ici j'avais toujours acheté des bagnoles à coups de centaines de dollars qui me servaient très fidèlement en autant que je recouvre mes mains régulièrement de cambouis.

Le dernier de ces fidèles coches était la vieille voiture de mon père qui dessinait son contour en poussière de métal sur la neige à chaque fois qu'on refermait la porte un peu brusquement. Je l'ai envoyé au cimetière des voitures il y a quelques semaines et il me fallait sérieusement considérer un autre véhicule.

J'ai finalement opté pour une voiture de type Voyageur, (vous savez, ces mini-fourgonnettes qui tiennent plus de la voiture familiale que du camion). Ce choix a été grandement influencé par le caractère plus familial de la vie avec ma nouvelle compagne et ses enfants. Plus question que je dorme pendant un an dans un autobus scolaire au bord de la mer. De toute façon, avec l'âge, je commence à apprécier les petits conforts.

Mais voilà qu'un soir cette semaine je me suis mis à penser à tous les billets d'avion que les paiements de cette bagnole allaient engloutir. J'ai partagé cette angoisse avec une amie qui m'a renvoyé ce superbe message.

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Votre voiture... Savez-vous que mon père a sans doute dû vivre la même chose que vous, lorsqu'il a acheté sa première voiture? Il avait depuis des années une vieille (très très vieille) Renault 5 et ne comptait pas s'en départir. L'argent qu'il épargnait en automobile, il l'investissait en voyage.. Il a fait toute l'Europe sur le pouce comme ça... Mon père était un nomade heureux de ses étoiles... Puis, est arrivée ma mère, qui est partie avec mon nomade de père à la conquête des étoiles de la Scandinavie... Elle aussi se serait bien contentée d'une vieille Renault et de quelques étoiles... Mais, voilà qu'il y a eu ce petit être qui s'est mis à poindre au coeur de la Norvège, forçant le retour de parents de Narvik, où ils étaient depuis quelques semaines, petit être timide mais déjà absolument pas frileux, moi...

Bon, moi aussi je me serais bien contentée de la Renault, mais bon, il y avait toutes ces questions de sécurité, d'avenir qui soudain terrassait mes nomades de parents qui se voyait devenir responsable d'une autre destinée que la leur. Alors ils ont investi. Une petite voiture d'abord, puis comme ma soeur m'a vite suivie sur terre, ils ont opté pour un Voyageur, eux aussi.

Je peux facilement m'imaginer ce que ça a été de sacrifier des étoiles au profit de la sécurité. Mais voilà, des étoiles, mes parents en ont eu d'autres, je suis prête a le parier. J'avais à peine deux mois que, déja, nous partions avec la nouvelle voiture pour le Maine, dans une île qui, depuis, est notre sanctuaire familial... Mes parents n'ont pas vraiment sacrifié leurs voyages de nomades : ils en ont découvert d'autres sorte! Ils ont seulement, en quelque sorte, agrandi la tribu...

La première année, avec la nouvelle voiture, le nouveau bébé, mes parents, et mon père particulièrement, ont dû se mordre les doigts en regardant leurs si belles photos de Narvik. Mais depuis j'ai grandi, mes soeurs aussi, mes parents nous ont trimballé au quatre coins du continent dans notre super Voyageur et ils nous ont donné ce goût du voyage, de la découverte... Je suis nomade par le sang de mon père et de ma mère. Je les ai fait revenir de Narvik. Mais je sais qu'ils m'aiment, qu'ils ne regrettent pas d'avoir sacrifié la vieille Renault au profit de la sécurité et de l'avenir.

Je sais aussi que vous avez tout autant à transmettre que mes parents, sinon plus. Les enfants de votre amie ne sont pas les vôtres par le sang, mais ils auront tôt fait de le devenir par l'âme et qu'ils apprendront beaucoup de vous...... Cette voiture vous permettra de vous rapprocher d'eux. Un Voyageur est à une tribu de nomades ce que le pouce est au coureur d'étoiles solitaire. Voilà.

Marie


Citation du jour
La St-Valentin est pour les célibataires ce que la fête des mères est aux orphelins.
Le Rustre

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