Le Petit Rustre

Mars - Avril 2001
#26


La larme de l'hidalgo
Le pouvoir des mots

Citation du jour
Donnez-moi un masque
et je dirai la vérité.

Oscar Wilde
(Merci à Michel Hervet pour avoir identifié la source de cette citation entendue à la radio)


Apprenez à grandir
M. Landry

Le sommet des Amériques étant maintenant derrière, c'est le moment de reprendre nos esprits et j'en profite, M. Landry, pour vous écrire ce petit mot.

Vous êtes soit bien habile, M. Landry, ou bien naïf. Peut-être les deux à la fois ? Vous avez réussi, avec votre guerre de protocole contre Ottawa, à escamoter la position du gouvernement québécois sur la question de la Zone de libre échange des Amériques, sous la couverture médiatique des journalistes frileux qui se sont réchauffés auprès de vos déclarations incendiaires. Ces charmants complices malgré eux étaient si occupés à vous écouter multiplier les dénonciations contre Ottawa qui vous empêchait de prendre le crachoir qu'ils n'ont même pas songé à sonder en profondeur vos positions sur la question de la ZLÉA. Avec des dizaines de milliers de manifestants attendus sous vos fenêtres, vous vous êtes contenté de laisser pendre vos rideaux fleurdelisés jusqu'à la rue pour ramener un débat touchant 800 millions de personnes à une bébête guerre de drapeau.

Parlant de drapeau, M. Landry, bien que je sois un souverainiste de longue date, je ne peux m'empêcher de remettre en question mon allégeance à cette option depuis le triste épisode du "chiffon rouge". Déjà que votre accession à la tête du parti m'avait laissé perplexe sur votre sens de la démocratie en bâillonnant tout rival potentiel qui aurait pu forcer un débat d'idées et de vision.

Permettez-moi de vous parler un peu de ce chiffon rouge qui flotte à profusion à Ottawa. J'habitais en Saskatchewan lors du décès de René Lévesque - et oui, dans le royaume du premier ministre Roy Romanow, l'artisan de la "nuit des longs couteaux". Je fus touché de voir que tous les journaux de la province consacraient leur une à la disparition de M. Lévesque. Je n'y ai pas retrouvé d'articles ou d'éditoriaux du genre "bon débarras". On ne pouvait lire qu'un profond respect pour cet adversaire qui avait lutté noblement. Je fus particulièrement ému, en me promenant dans les rues de Régina, de voir que les Saskatchewannais avaient tous mis leur "chiffon rouge" en berne pour le simple citoyen Lévesque. En effet, M. Lévesque n'était plus premier ministre de puis quelque temps déjà et aucun protocole ne dictait cet hommage.

Ce drapeau là n'est peut-être pas celui de mon cœur, même s'il est celui de mon passeport, mais depuis ce jour, j'ai la décence de le respecter. M. Lévesque n'avait peut-être pas votre instruction ni votre bagage culturel, M. Landry, mais au moins il était entier et honnête. Il était de ces hommes qui sont si grands que les drapeaux s'inclinent devant eux. Apprenez donc un peu à grandir si vous voulez diriger une véritable nation.


La larme de l'hidalgo

Samedi après midi au terme d'un bref séjour en Espagne! Salle d'attente de la porte 35 de l'aéroport de Malaga - Mon vol pour Londres accuse une heure de retard. Un harem blanc s'avance ! Une trentaine de femmes, d'âges plus ou moins mûrs, escortent une demi-douzaine d'hommes dont les vêtements et les souliers sont également blancs. N'étant pas un spécialiste des cultures étrangères, je les imagine de croyance musulmane.

Vient le temps de l'embarquement. L'impatience du retard est palpable ! Un des Musulmans se dirige vers l'avant de la file d'attente suivi de cinq ou six femmes. Des gens lui disent d'aller à la queue comme tout le monde et il se met à gueuler agressivement. Un début de bousculade est vite désamorcé. La tension dans l'air est contagieuse et j'espère qu'elle n'alourdira pas trop l'avion.

Les aéroports sont d'étranges lieux. Leurs couloirs sont fréquentés par des gens de toutes nations, de toutes religions, certaines en guerre les unes contres les autres, de sorte qu'on se retrouve souvent avec des avions bondés d'intolérance. Des gens de diverses cultures tout aussi cinglées les unes que les autres.

L'hidalgoSes passagers biens sanglés, le Boeing 757 d'Air Iberia fait gronder ses réacteurs qui le poussent vers la piste de décollage. Dans l'attente du décollage le harem blanc entonne une incantation invoquant je ne sais quel Dieu à veiller sur l'avion. Le type à côté de moi s'énerve. Son visage d'une soixantaine d'années évoque l'hidalgo qu'il aurait pu être dans une vie antérieure. Il se met d'abord à râler discrètement, puis à pester vertement contre ces chants qu'il est loin d'apprécier. Il est un de ceux qui avaient protesté dans l'aéroport contre le fautif dans la file d'attente.

Un Musulman assis devant son groupe de femmes lui tire une riposte ponctuée d'un regard acrimonieux. J'imagine leurs ancêtres s'affrontant, il y a quelques siècles, aux pieds des forteresses maures à l'époque où les catholiques de la péninsule ibérique luttaient pour mettre fin à plus de cinq siècles d'occupation. L'hidalgo entoure son front de ses mains en clamant que ce boucan lui donne un mal de tête.

J'aimerais pouvoir lui dire que je trouve un côté charmant à ces chants qui se veulent rassurant. J'ai l'impression en fermant les yeux d'être en voyage dans leur pays où qu'il soit.

Une fois les turbulences calmées et le repas terminé, mon voisin de siège agrippe un bout de serviette et dégaine un stylo. Il rédige fermement une note. Une dizaine de ligne! Il la glisse à sa voisine de gauche, drapée de blanc, lui faisant signe de la transmettre à l'homme devant elle avec il s'était mesuré tantôt.

Elle ne bronche pas et baisse les yeux, vers cette note qu'elle fixe pendant quelques instants. Puis, son visage toujours aussi impassible, elle la transmet à son destinataire. Je donnerais cher pour savoir ce qui s'y trouve. Allons-nous assister à une escalade de violence ?

Quelques instants plus tard, le Musulman se retourne, et fixe intensément l'hidalgo. Ce dernier était prêt mais incertain. Le Musulman se lève et se penche vers mon voisin. Je me surprends à espérer qu'on ait bien contrôlé la présence d'armes sur les passagers. Il lève le bras tend la main vers l'hidalgo qui l'agrippe intensément. Les regards sont brefs mais ils frappent juste ! Chacun retourne vers sa lecture, sa conversation.

Ému, je me réfugie dans le paysage du hublot admirant les rides de l'Espagne. Soudain je sens mon fauteuil trembler légèrement. Je me retourne et vois mon voisin, le visage calé dans sa main, le corps secoué de sanglots.

Puis je me dis que malgré leur stupidité, les humains sont parfois bons malgré leur tristesse méchante.


Le pouvoir des mots

Dimanche matin, café fort, chien brossé, cigarette (ben oui Claudine, j'essaie encore d'arrêter, mais...) je m'attelle à l'ordinateur pour poursuivre la traduction d'hier. Où me suis-je arrêté hier soir? Tiens, j'ai bloqué sur le mot « stalemate » (impasse)... Et il y en a qui doutent du pouvoir des mots!


Pensée à retenir

Les banques préfèrent les bateaux ancrés que les voiliers à la dérive. C'est sans doute pourquoi il m'est plus facile d'acheter à crédit depuis que j'ai adopté une famille.