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Les exilés d'El Paso

Miguel a le nez collé sur la brèche du plancher. Sa main épuisée tient encore le canif qui lui a permis de taillader la planche qui le sépare d'un peu d'air respirable.

Il entend des gémissements étouffés qui se mêlent à son halètement. Il n'a rien dit aux autres à propos de ce mince filet d’air. Ils sont trop nombreux dans le wagon surchauffé. Un instinct venu de loin lui crie de garder cet air pour lui.

Faiblement, il lève encore la tête, scrute l’obscurité cherche des formes, invente des visages. La chaleur est insoutenable. Son estomac se crispe en sentant ces odeurs de sueur, de mort et de peur qui fermentent autour de lui depuis trois jours.

Plusieurs sont déjà morts. Il le sait. Il devine leur dernier mouvement figé, leurs vêtements à moitié arrachés dans un geste désespéré, une convulsion ultime pour une bouffée d'air. Il pense à ces regards inquiets qui croisaient le sien pendant la longue marche jusqu'au train. À quoi ressemblent-ils maintenant? Est-ce qu’on meurt  les yeux ouverts dans l’obscurité?

Il replonge son souffle dans l’ouverture. La rosée fraiche du matin a encore fait place à une poussière torride qui lacère ses narines.

***

Ils avaient profité de la nuit pour suivre cet passeur inconnu et ses promesses de liberté. Le silencieux cortège avait longé les rails pendant huit kilomètres, jusqu’au train qui devait traverser la frontière le lendemain matin.

Ils étaient trente et un. Autant de rêves d’espoirs de se refaire une vie dans un quelconque mirage. Miguel n’avait rien dit à Isabella. Il savait qu’elle l’aurait empêché de faire ce voyage qui allait engloutir jusqu’à son dernier peso. Mais elle finirait par comprendre! Bientôt, il aurait assez d’argent pour revenir chez lui et acheter une maison convenable où il pourrait cesser d’avoir honte.

Assis dans le wagon sombre, ils avaient tous sursauté en entendant la porte se fermer sur eux dans un grondement sourd suivi du léger claquement du cadenas qui venait de sceller leur sort. « Teneis que quedar silencios ». Oui, il fallait demeurer silencieux. S’ils étaient découverts, Dieu sait ce qu’il leur arriverait.

« El train saldra mañana à las siete. »

Miguel entendrait des prières chuchotées du bout des lèvres. Même la peur se faisait discrète.

Il n’y avait rien à craindre pourtant. Ils sont plus de 40 000 à faire ce voyage à chaque année. Tout semblait bien prévu. Sauf le retard du train! Quelque part au Colorado, un coup de téléphone, une commande annulée... On remet les wagons sur la liste de matériel roulant disponible en attendant une prochaine commande.

***

Dans le wagon surchauffé par le soleil, les respirations se sont tues, une à une. Miguel a toujours le nez collé sur l’ouverture. Il est seul maintenant. Il lève la tête quelques instants. Il a trop soif pour pleurer ces compagnons d'un voyage qui n'aura pas lieu.

Il entend des voix à l’extérieur. Il n’ose pas appeler à l’aide. Il pleure silencieusement en murmurant le prénom de sa femme, de ses enfants.

Si on cherche la liberté, il ne faut pas se fier à l'horaire des trains.

© 1990 Le Rustre