Le grand barrage

A défaut d'être aimé, Henri était respecté par tous les castors. La supériorité de son intelligence ne faisait aucun doute. On n'avait qu'à regarder son barrage pour comprendre qu'il était plus doué.

Légèrement plus gros que les autres barrages, celui d'Henri était particulièrement ingénieux dans la façon dont il tirait avantage des aspérités naturelles de la forêt. Un arbre tombé par la foudre, et retenu par deux rochers, servait de point d'appui à toute la structure. Henri expérimentait continuellement de nouvelles façons de construire.

- Je cherche la technique parfaite, disait-il.

Les castors venaient souvent visiter Henri, histoire de jeter un coup d'oeil au barrage et à sa demeure. Car il n'était pas question de le visiter par pure amitié. L'arrogance d'Henri mêlée à son ambition rendait sa compagnie peu agréable. Il se savait intelligent et affectait une attitude de supériorité assez agaçante. Mais tous le respectaient

A l'autre extrémité de la vallée vivait Ivan. Son barrage, tout comme sa personnalité, était le contraire de celui d'Henri. Il était plus petit et bien qu'efficace, il faisait un peu broche à foin. Aucun défaut apparent... C'était uniquement une impression qui s'en dégageait et qui se confirmait lorsqu'on faisait la connaissance d'Ivan. Il était plutôt du type rêveur, travailleur à ses heures par nécessité. Terminer un projet quelconque lui demandait beaucoup d’effort donc de temps.

On ne pouvait lui reprocher d'avoir laissé quoique ce soit d'inachevé, car à chaque jour, il travaillait un peu, parfois seulement quelques secondes, sur les multiples projets dont il s’entourait.

Il avait découvert un passe temps qui l'amusait beaucoup mais qui avait la particularité d’agacer profondément les autres castors. Le soir, il s'asseyait près d'un arbre creux et frappait le tronc de sa queue. Il écoutait la note voyager, traversant la vallée jusqu'à l'autre montagne pour lui revenir. Il composait ainsi des duos avec l'écho.

- Comment peut-il perdre tant de temps à ces futilités, marmonnait Henri, occupé à défaire un coin de barrage pour le reconstruire encore plus beau et plus solide.

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Un automne, la rumeur courait qu'Henri préparait quelque chose de spécial. Puis un jour, il convoqua tous les castors de la vallée à une réunion extraordinaire. Tout le monde y était. Les retrouvailles de cousins qui ne s'étaient pas vus pendant des années, donnèrent lieu à de joyeuses festivités.

- Quelle bonne idée de ne pas avoir attendu d'autres funérailles pour se revoir.

Puis Henri prit la parole:

- Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai convoqués... et bien voilà! Depuis des centaines d'années et peut-être même des milliers, nous vivons de la même façon, nous habitons les mêmes maisons, nous construisons les mêmes barrages. Il est maintenant temps d'évoluer. Le progrès nous attend. Nous sommes les animaux les plus intelligents de la terre, et cette intelligence n'est pas là pour la gaspiller en de vaines futilités.

Il jeta, en souriant, un coup d'oeil dans la direction d'Ivan. Quelques castors approuvèrent discrètement d'un léger ricanement.

- J'ai, depuis quelques temps, mûri un projet qui devrait nous permettre d'améliorer considérablement notre style de vie. Cela fait déjà plusieurs saisons que j'expérimente différentes techniques de construction de barrages, et j'en suis arrivé à la conclusion que nous perdons notre temps et beaucoup d'énergie à construire de petits barrages individuels. Nous pourrions unir nos efforts pour construire un immense barrage qui pourrait subvenir à tous nos besoins.

- Mais il n'y a pas de ruisseaux assez grand pour un tel barrage, dit Bertrand.

- Mais qui vous parle de ruisseau? répondit Henri. Nous allons construire ce barrage sur la rivière Gatineau de l'autre coté de la vallée.

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton solennel chargé de mystère. Henri fit une pause et jugea l'effet de ses paroles. Un murmure inquiet se répandit parmi l'assemblée.

- La rivière est beaucoup trop grande... disaient les uns.

- Nous ne pourrons jamais... disaient les autres.

Henri les coupa net:

- Faites moi confiance. Il faut cesser de se sous estimer. Nous avons le savoir, les connaissances pour réaliser de grandes choses. Il ne nous restes plus qu'à mettre nos efforts en commun et à travailler avec le temps en s'armant de patience.

J'ai un plan! Dans quelques jours, la rivière sera à son plus bas. Nous allons en profiter pour couper quelques gros arbres , près d'un endroit stratégique que j'ai choisi. Les roches vont les retenir. Puis nous allons couper tous les arbres sur les rives en remontant le courant. Au printemps, avec la cru des eaux, ces arbres vont descendre le courant et s'arrêter sur ceux que nous allons jeter sur les rochers. Ensuite nous attendrons que l'eau redescende en automne et il sera facile alors de colmater le barrage.

Henri avait l'air si sur de lui, que les autres castors ne songèrent même pas à mettre son plan en doute.

- "Nous aurons le plus gros et le plus beau barrage de tous les castors du monde. Ils nous regarderont avec admiration et nous demanderont de leur enseigner notre art."

- "Mais pourquoi? demanda Ivan? Nous vivons bien, ainsi." Les autres ricanaient. Visiblement il n'avait rien compris à l'ampleur et à la noblesse du projet.

- "Nous devons progresser! Le passé et ses traditions ne sont pas là pour être répétés à l'infini, mais pour nous enseigner le chemin de l'histoire. Ceux qui vivent attachés au passé traînent un poids trop lourds pour avancer. Et l'avenir appartient à ceux qui marche vers lui," rétorqua Henri.

Le projet semblait si beau que tous les castors se laissèrent convaincre. Même Ivan participa au projet.

Au terme de la sécheresse estivale la tribu au grand complet convergea sur le site en question. Ils arrivèrent de tous les coins de la vallée. Ils coupèrent pendant plusieurs jours des arbres sous la direction d'Henri. Les premiers s'accrochèrent aux rochers près de la rive tel que prévu, et les autres restèrent sur les berges asséchées de la rivière.

Au printemps, tout se déroula tel que prévu. Une fois les arbres soulevés par la crue des eaux, les castors nagèrent en groupe pour les pousser vers les arbres agrippés au rochers. L'automne suivant ils retournèrent sur le site pour colmater le barrage.

Les castors furent épatés de voir à quel point tout marchait à merveille. Après la cru du printemps suivant, ils apportèrent les dernières retouches. Le barrage était magnifique tant par ses dimensions que par l'élégance et la force qui s'en dégageait. A la fin de l'été, tous les castors y avaient aménagé leur domicile et les petits barrages sur les ruisseaux furent tous abandonnés.

Les castors vivaient heureux dans cette grande demeure collective. Ivan, cependant, ne semblait pas partager l'enthousiasme de ses semblables. Il devait toujours s'éloigner de chez lui pour faire de la musique sans déranger les autres.

Henri répétait souvent avec fierté: "Vous voyez que l'entretien d'un seul grand barrage demande moins de temps et d'effort que de s'occuper d'une foule de petits."

Les castors disposaient, en effet, de plus de temps libre qu'auparavant. Au début ils ne savaient pas trop comment utiliser toutes ces heures maintenant disponibles. Quelques uns, même, commençaient à se plaindre qu'ils s'ennuyaient.

Henry, de son coté, mijotait quelque chose. Il sentait un désemparement s'emparer des castors, malgré la grande fierté que leur procurait leur barrage. Il avait conçu un plan pour agrandir le barrage. "Ca les tiendra occupés, tout en faisant progresser notre science" se disait-il.

Les castors se joignirent spontanément aux travaux d'expansion, heureux de trouver une façon active d'occuper leur temps. C'est à ce moment qu'Ivan et sa famille quittèrent le grand barrage pour retourner vivre sur leur petit ruisseau.

*****

Pendant plusieurs générations, presque tous les castors de la vallée vécurent dans le grand barrage, tout en continuant à l'agrandir d'années en années. Ils ne fréquentaient presque jamais les descendants d'Ivan qui habitaient toujours leurs petits barrages construit au gré des ruisseaux. Mort depuis longtemps, Henry était devenu une légende alors que le nom d’Ivan avait sombré dans l’oubli.

Henry et Ivan étaient morts de vieillesse depuis longtemps. Henry était devenu une légende alors qu'on avait oublié Ivan.

Puis un jour, les castors organisèrent une grande fête au sommet du barrage, qui avait atteint une taille colossale. Alors que tous célébraient, un tremblement, imperceptible d'abord puis de plus en plus fort, secoua le barrage. Les castors se regardèrent inquiets, puis tous en même temps ils se mirent à courir en tous sens, présageant la catastrophe imminente. Dans un terrible bruit d'explosion, le barrage, devenu trop lourd pour les fondations vieilles de plusieurs décennies, s’effondra.

Les débris furent rapidement dispersés par le courant de la rivière enfin libérée qui déferla avec fureur dans la vallée entraînant les castors.

Une fois le choc initial passé, les survivants évaluèrent la situation. Près du tiers d’entre eux avaient péri et plus un seul n’avait un toit pour se loger. De plus, il n'y avait plus assez d'arbres le long de la rivière pour reconstruire un barrage suffisamment grand pour joindre les deux rives. Des générations de construction avait fait disparaître la forêt des berges. De toute façon, aucun d'entre eux ne savait comment commencer la construction d'un tel barrage. Ce savoir était mort avec la génération d'Henry. En fait, ils avaient oubliés les techniques de base pour jeter les fondations d'un barrage, quelle que soit sa taille.

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Les descendants d'Ivan venaient de terminer leur journée de travail. Ils étaient installés autour d'un vieux tronc creux pour faire de la musique avant de souper, lorsqu'ils virent une foule de castor arriver par le sentier. Tous les survivants du grand barrage étaient là.

Les membres du clan d'Ivan furent surpris de voir tous ces castors autour de leur petite demeure. Ils avaient toujours un sentiment distant, indéfinissable face à ces semblables qui vivaient dans des demeures si différentes.

L'un des survivants s'approcha du vieux Amédé, l’arrière petit fils d'Ivan.

- Notre barrage a été détruit. dit-il simplement.

- Et qu'est-ce qui l'a détruit? demanda Amédé.

Il obtint, pour toute réponse, un silence qui trahissait la confusion hagarde entourant cette catastrophe.

Les descendants d'Ivan se firent un plaisir de les héberger et, fiers de leurs connaissances préservées, ils les aidèrent à se construire de nouvelles demeures le long des ruisseaux. Ils leur montrèrent également l'art d'utiliser leur queue sur des troncs d'arbres pour faire de la musique.

En l'espace d'une saison, assez de barrages furent construits pour que les castors puissent passer l'hiver à l'abri des intempéries.

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Aujourd’hui il ne reste rien du Grand barrage, sauf un vieux morceau d’arbre qui se trouvait tout au bas de la structure et que les anciens ont préservé. On prétend que les traces de dents qu’on y voit seraient un vestige du travail d’Henry.

Aux jeunes castors, on raconte on raconte l’histoire du Grand barrage en les mettant en garde contre la folie d’une telle entreprise. Mais à la vue de la taille de l’arbre auquel Henry s’était attaqué, leur regard exprime un mélange de crainte et de respect au-delà de la raison.

- Il faut faire disparaître ce vieux tronc, disent certains. Il pourrait inspirer nos jeunes à s’engager sur une voie dangereuse.

- Non! Rétorquent les descendants d’Henry. Il fait partie de notre histoire.

Aujourd’hui, des groupes de jeunes castors se rendent de plus en plus fréquemment sur le site du Grand barrage. Certains prétendent que la destruction du barrage aurait pu être évitée si les fondations avaient été conçues dès le départ pour soutenir un tel poids.

Avec le temps, les arbres ont fini par repousser pour atteindre des tailles respectables. Plus rien ne les empêche de reprendre le rêve d’Henry, là où il a été rompu. Le vieux Amédé, quant à lui, espère tout simplement que les castors n’oublieront jamais l’art de jouer de la musique avec leur queue.

© 1986 Picard