Le silence d’Auschwitz

'est son anniversaire aujourd'hui. Simon vient d'avoir l'âge de celui qu'il a vu mourir, il y a cinquante ans, étendu près de lui. À cette époque là, il le trouvait vieux, mais lui aussi était un vieillard, malgré ses seize ans.

La lame du rasoir glisse doucement sur sa peau usée. Comme toujours, ses gestes sont lents, précis, ennuyés. Il repense au sempiternel souvenir de cette journée qui traîne au fond de sa mémoire. Il ne suffit que de quelques secondes pour que surgissent à l’improviste les détails de ces instants où le vieillard avait cessé d'abord de parler, puis, à peine plus tard, de respirer.

Ils étaient étendus, collés l'un contre l'autre depuis plusieurs jours. Trop faibles pour se lever, ils bougeaient à peine, toute leur attention portée vers le bruit croissant des tanks russes qu’ils entendaient depuis le jour précédent.

- "J'espère seulement être encore là quand ils viendront nous libérer", lui avait dit le vieillard.

Comme lui, Simon était Hongrois et juif. Ils étaient de villages voisins.

Simon se souvenait de ce vertige quand les portes du train qui l'amena à Auschwitz s'ouvrirent derrière les murailles, quand il vit ces corps uniformes dont les visages émaciés aux yeux ternes fixaient les nouveaux arrivants.

Ses compatriotes et lui descendirent du wagon, leurs gestes fermes mais incertains, empreints des derniers vestiges de leur dignité qui n’en n’avait plus pour longtemps. Le souvenir le plus persistent de cette arrivée demeure le silence de ces milliers d'humains qui n’avait plus que la vie pour toute richesse. Seul les cris des Allemands en uniforme résonnaient au-dessus du froissement des nouveaux qui avançaient dans leur direction en s'accrochant à leur valise ou leur baluchon, leurs seuls liens avec un passé figé sur cet instant.

Le regard de Simon croisa celui d'une jeune fille derrière une grille. Elle devait sans doute avoir son âge. Ses traits, marqués par des siècles de souffrance, révélaient une beauté cachée là, quelque part dans ses yeux. Puis il regarda ses compagnons de voyage et vit s’installer sur leurs visages les germes de cette expression livide de ceux qui étaient déjà là. Leur corps se réduiraient bientôt à une charpente osseuse, les muscles de leur visage se figeraient dans la même expression muette.

Il prit la main d'une fillette qui, épuisée de pleurer, marchait seule en sanglotant silencieusement. Ses parents devaient être dans un autre wagon, quelque part. Il n’avait même pas essayé de la rassurer, de lui dire qu’elle les retrouverait sûrement bientôt. Il ne pouvait que lui tenir la main.

Simon pose le rasoir sur la tablette sous le miroir. Sa main vérifie l'exactitude du rasage. Il cherche dans le miroir un rappel des traits de son père, il voit sa mère dans son regard. "Tu as les yeux de ta mère" lui disait-on souvent.

Cet homme, cette femme qui l'ont créé une nuit d’amour, ces parents, il n’a jamais su ce qu'il leur est arrivé. En fait, il le sait, ce sont les détails qui lui manquent. Ont-ils eu une mort longue et horrible? À quoi pensait sa mère lorsqu'elle a fermé ses yeux qui ressemblent aux siens pour la dernière fois. Était-elle auprès de cet homme qu'elle aimait ou seule ? Pendant longtemps il a rêvé qu’ils avaient pu fuir vers un quelconque havre d’exil, mais aujourd’hui ça ne compte plus. Il y a si longtemps de cela.

Simon entendait les portes des douches que l’on refermait dans un claquement sec, les sons humains dont la détresse se voyait désertée par l’espoir. Il y avait ce choc sourd des corps que l'on empilait. Il imaginait que c'était ses parents que l'on chargeait ainsi sur les chariots. Il imaginait les mains de son père qui savaient si bien travailler le bois, la bouche de sa mère qui lui souriait dans la cuisine, leurs gestes quotidiens à la maison, leurs sourires, leurs paroles...

Quelques heures avant l'arrivée des Russes, le vieillard avait déjà commencé à refroidir. Il était libre! Simon n’avait plus que sa propre chaleur pour attendre.

Simon sort de la salle de bain. Comme toujours, il revêt son manteau et descend dans la rue. Dans quelques minutes il sera au bistro, et comme toujours, il rencontrera des visages familiers. Ils discuteront de tout et de rien, de la température, de politique. Mais Simon gardera intact ce silence vieux de 50 ans. Ce silence qui attend encore le jour de sa propre libération.